Le Rire d’Ahcene

Temps de lecture : 3 minutes

Ahcene, trente et un ans, est venu chercher en France un avenir meilleur que dans sa Kabylie natale. Aujourd’hui sans papiers, il est arrivé à Paris à l’été 2019 après quatre-vingt dix jours de marche sur la dangereuse Route des Balkans. Portrait d’un jeune homme dont rien ne décourage le sourire.

    Deux heures de l’après-midi. Il y a du soleil et beaucoup de monde Place de la République. Un sms : « Je suis avec les marocains près de la statue. ». Ahcene surgit sur son vélo bleu. Son grand sourire dévoile une rangée de dents blanches qui contraste avec le noir impeccable de sa barbe et de ses cheveux. Ahcene est kabyle et il est arrivé en France il y a deux ans. Pour rejoindre l’Europe, il n’est pas passé par la Méditerranée. Trop surveillée dit-il.  Il set passé par la Route des Balkans.  Elle est  dangereuse et montagneuse mais représente pour les migrants une alternative à la surveillance massive qui s’est développée en Méditerranée depuis le pic migratoire de 2015. Malgré sa fermeture officielle en 2016, beaucoup tentent encore de l’emprunter. Depuis le début de l’année 2021, une augmentation de 104% des tentatives de franchissement illégal de la frontière de l’Union Européenne par la Route des Balkans a même été enregistrée par rapport à la même période l’année dernière selon le réseau de médias européen Euractiv.

   Ahcene se souvient des journées de marche, des nuits dans la forêt ou dans la montagne, de la peur permanente surtout. Il raconte. Pour survivre à ces trois mois, il a emporté deux bouteilles d’eau de deux litres, du riz, des pâtes, du lait en poudre, du café, un kilo de sucre. Il n’a d’habits que ceux qu’il porte et il n’a pris ni tente ni sac de couchage : « mon sac faisait déjà vingt-cinq kilos et il fallait pouvoir courir s’il y avait une embuscade. » explique-t-il. Des embuscades, il y en a eu, malgré les chemins de traverse que ses camarades et lui ont empruntés : « La pire, c’était en Croatie, à deux heures du matin. On marchait dans la montagne. Ils étaient en surplomb, cachés par les arbres. Nous on était en file indienne. Ils ont tiré des coups de feu en l’air, ou vers nous, je ne sais pas. On a couru mais on est tous tombés. Ils avaient mis un câble sur la route. On a perdu toutes nos affaires ». Au milieu de son récit, alors qu’il revient sur les techniques développées par les migrants pour éviter policiers, drones et animaux sauvages, il se coupe,  part en courant : un ballon perdu par des enfants. Il fonce dessus pour faire la passe. Il revient s’asseoir avec un rire immense : “Désolé ! Mais ce ballon-là, il était pour moi !”

    Lorsqu’il reprend son histoire, il se remémore le nombre exact de jours passés dans chaque ville : à Istanbul, 3 jours; entre Edirne et Komotini, 8 jours; à Thessalonique 25 jours; à Tirana, 9 jours; à Sarajevo 8 jours; à Bihac, 10 jours puis de la Bosnie à l’Italie, 20 jours de marche en forêt. A chaque frontière, on change d’équipe. Certains renoncent, d’autres se font prendre, on rencontre de nouveaux camarades, jusqu’à la prochaine étape. De toutes les rencontres qu’il a faites, certaines l’ont marqué plus que d’autres, comme celle de cet homme marocain. Ils étaient accrochés sous le même bus : “ On a fait douze heures de trajet cachés sous le bus, on n’a mangé que des biscuits. On est arrivés dans la capitale albanaise. On était sales, mais sales… ». Il rit en repensant à ses habits couverts de boue à son arrivée au centre de réfugiés de Babrru à la périphérie Tirana en Albanie.

     Ahcene rit au moindre prétexte : « c’est important la joie, j’ai la joie de ma mère ». Il adore Louis de Funès, Jim Carrey, « leurs grimaces. Parce que quelle que soit la langue que tu parles, tu comprends » et aussi Fellag, un humoriste kabyle qui vient de Tizi-Ouzou, comme lui.

    Aujourd’hui, à trente et un ans, il vit de ses quelques heures chez Deliveroo et de boulots occasionnels dans le bâtiment. Il a commencé en tant que livreur il y a une semaine.  Il a « des plans » pour dormir à l’abri. A son arrivée, il se couchait sous les ponts de Montreuil. Il ne veut rien demander à personne, il n’a jamais demandé d’argent. Son sourire se fane un peu quand il dit : “je ne veux pas donner aux autres l’opportunité de me voir la tête baissée. ». Il pense à ziTi-Ouzou un instant et son regard redevient vif. Il se souvient des rues en terre battue qui vont bientôt toutes êtres pavées, sur un projet des habitants du village, des  dessins colorés sur les murs blanc des maisons, de l’ennui des enfants à qui il apprenait le foot, la boxe, du visage de sa mère « toujours jeune ». Sa mère, surtout, lui manque. Pointilleux, il cherche l’expression exacte pour le dire : « Comment dirais-tu exactement loin des yeux mais pas du coeur ?».