Droit à la déconnexion défaillant et Burn Out incessants: quel avenir pour les générations futures ?

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Quand le bureau s’invite à la maison pour finir par faire de celle-ci notre principal lieu de travail, qu’en devient  notre vie personnelle ? Cette question déjà soulevée fin 2016 a donné lieu une réglementation autour du télétravail créant ainsi le droit à la déconnexion. Plus de quatre ans après, les problématiques autour de la pratique s’accumulent et sa généralisation avec la crise sanitaire donne lieu à de sérieuses répercussions : un état d’épuisement mental et physique des employés voire des Burn-Out (=se griller en anglais). Rencontre avec une famille dont les deux parents télétravaillent puis avec le Docteur Mayou, psychiatre au Centre Clinique de la Souffrance au Travail de Paris pour nous expliquer les conséquences de ce nouveau mode de vie…

Instauré par la « Loi travail » dite loi El Khomri du 8 août 2016, à l’article L. 2242-17 Al-7 du Code du travail, l’article vise selon le ministère du travail à assurer respect des temps de repos, équilibre entre vie professionnelle et personnelle et protection de la santé des salariés. Aucune modalité précise d’application n’est imposée par la loi. C’est à l’entreprise de mettre en place des dispositifs de régulation de l’utilisation des outils numériques par le biais d’un accord négocié annuellement entre employeurs et salariés. Dans le cas où aucun accord n’est trouvé, la loi impose cependant des « actions de formation et de sensibilisation à un usage raisonnable des outils numériques » : une manière de responsabiliser un peu plus les employés sur leur gestion du temps.  

Lorsque la loi entre en vigueur en 2017, seulement 3% des salariés sont en télétravail régulièrement (Source : Dares-DGT-DGAFP) et c’est désormais 20% des actifs qui pratiquent le télétravail à temps plein (source : Odoxa-Adviso Partners). Le télétravail bien qu’apprécié dans un premier temps s’est montré éprouvant sur le long terme, coupant le lien social entre les salariés. Il a d’abord suscité un engouement puisque les télétravailleurs pensaient pouvoir passer davantage de temps en famille, notamment en économisant du temps de transport. Finalement, à la fin de ce premier confinement, 58% des salariés en télétravail à temps plein souhaitent revenir au moins une fois par semaine sur leur lieu de travail. Ils sont 40% à déclarer se sentir isolés et 30% à déclarer mal vivre le télétravail quotidien (selon une étude du ministère du travail de novembre 2020). On observe nettement les limites de ce mode de travail et en particulier celles des réglementations qui l’encadrent. L’enjeu est de taille autour de la réglementation du télétravail qui malgré sa généralisation n’est pas mieux encadré. Il doit rester un outil d’autonomie et pas un obstacle à la vie de famille comme le décrivent Farid et Mona, parents de deux jeunes enfants et télétravailleurs depuis le premier confinement.

« Techniquement c’est tout à fait possible de couper les liens avec l’entreprise en dehors des horaires de travail mais ça ne les arrange pas et le droit à la déconnexion on n’en a jamais entendu parler »

Farid, télétravailleur et père de famille

Pour leur travail chaque seconde est importante, d’où l’intérêt de rester connecté en permanence. « Techniquement c’est tout à fait possible de couper les liens avec l’entreprise en dehors des horaires de travail mais ça ne les arrange pas et le droit à la déconnexion on n’en a jamais entendu parler » affirme Farid. Le couple qui travaille respectivement dans la finance et dans l’informatique explique qu’auparavant leur temps était chronométré mais ils pouvaient tout de même souffler en rentrant chez eux pour aller chercher leurs enfants à l’école par exemple.  Le télétravail réduit ce temps de déconnexion. « Si la journée on accompagne les enfants à l’école, la nuit on doit rattraper ce manque de rentabilité ». Leurs temps de travail s’étendent de plus en plus et chaque repas, bain ou devoir partagé avec leurs enfants se paient de plusieurs heures de travail de plus la nuit.

« Quand les enfants sont à la maison et qu’on est en télétravail, on ne peut pas faire les deux et il y en a un qui passe en mode dégradé. Pour nous malheureusement ce sont les enfants »

Mona, télètravailleuse et mère de famille

C’est une double culpabilité qui pèse sur ces parents persuadés de manquer à leurs obligations parentales et professionnelles. Les parents décrivent une pression grandissante de la part de leurs entreprises. Interrogés sur ce qu’ils risquent en se déconnectant, ils répondent simplement « notre carrière, ils ne peuvent pas nous virer mais ils jouent sur la part variable ».  « Tu commences à te dire que tu dois donner le plus à ton employeur pour nourrir ta famille ». Ce nouveau mode de travail ne serait-il pas incompatible avec la vie de famille ?

Les jeunes parents ne s’imaginent pas vivre dans ces conditions sur du long terme « les traders qui ont toujours fait du télétravail constant, ne travaillent pas plus de 20 ou 25 ans parce qu’ils sont conscients qu’ils peuvent y laisser leur peau, Ils finissent tous par prendre un gros chèque et démissionnent avant 50 ans ». L’absence de recul sur la généralisation de la pratique pose de réelles questions sur les conséquences de celle-ci sur les familles à long terme.

Le docteur Mayou, psychiatre au centre clinique de la souffrance au travail à Paris connaît bien cette situation. Il reçoit régulièrement des patients souffrants d’un état anxiodépressif voir de Burn-Out qu’il attribue aux « entreprises abusives ». « Dans le 17e avec des salaires à 30 000 euros par mois on est en droit d’exiger un certain rendement et puis au bout d’un moment ils sont foutus à la porte puisqu’ils sont cramés » dit-il. D’abord les patients surmenés souffrent d’un état anxiodépressif puis cet état prolongé amène rapidement au Burn-Out, un syndrome d’épuisement physique psychique et émotionnel. La frontière entre les deux états est établie dans l’épuisement puisque les patients ne sont même plus capables d’exprimer d’émotions positives. Le docteur Mayou décrit une aliénation sociale des employés qui finissent par mettre à mal différents aspects de leur vie privée indispensables à leur bien être psychique au profit de leur travail. Il explique cette frénésie du travail acharné des employés par une chose : le libéralisme. Selon lui, c’est la concurrence entre les entreprises qui pousse les entreprises et leurs employés à en faire toujours plus. C’est le même fautif que Farid et Mona désignaient par le « time to market » (délais de commercialisation en français) qui ne leur permettait jamais de ralentir ou d’être en retard quoi qu’il en coûte.

Le télétravail est une pratique jusqu’ici minoritaire mais elle tend à se développer et les générations futures devront s’en accommoder et en tirer le meilleur parti mais surtout s’en protéger.  Pour le docteur Mayou la seule solution c’est de prendre ses responsabilités pour couper ce lien avec le travail pour sauver sa santé. Il faut se demander « comment j’organise ma vie et comment je structure ma vie » pour agir en conséquence. « Il faut prendre ses responsabilités et s’affirmer quitte à en prendre plein la gueule. Parfois on préfère sentir le coup sur la joue que d’avoir le sentiment d’être transparent, à vous de voir ! ». Selon lui, attirés par le bénéfice d’abord rentable de la monétisation de leur temps (et de leur vie personnelle), les employés tombent rapidement dans l’extrême pour finir par l’aliéner et c’est là qu’il faut créer des barrières entre travail et vie privée pour faire passer sa santé avant son porte-monnaie.          

Aujourd’hui il est très difficile de trouver des chiffres fiables et actualisés sur le nombre de patients atteints de burn-out. Le docteur Mayou l’explique d’une part par le fait que ce soit une maladie récemment nommée ainsi. Il explique aussi que les lourdeurs administratives font que la maladie n’est pas réellement référencée à ce nom. Pour que les patients soient remboursés, il doit inscrire : «syndrome d’épuisement professionnel avec atteinte physique psychique et émotionnelle ». Difficile de faire l’état des dégâts…